Berlin est à nous
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Blacktivist de Flatbush Zombies

Blacktivist de Flatbush ZOMBiES

Regard sur le clip vidéo Blacktivist de Flatbush ZOMBiES réalisé par Mario Peifer, 2015.

En 2010, le trio rap Flatbush ZOMBiES se formait dans la quartier à majorité noire1 de Flatbush à Brooklyn. Erick Arc Elliott, Meechy Darko et Zombie Juice réinventaient à leur sauce le hip-hop psychédélique.

Pendant ce temps-là, l’artiste contemporain berlinois Mario Pfeifer développait son travail autour des questions socio-politiques et de l'histoire de l'art interculturel au travers de films, d’installations textes et vidéos et de photographies.

C’est en 2015, et plus exactement le 9/11 2015, que ces artistes développent ensemble le clip vidéo de la chanson Blacktivist: Paroles d'Erick Arc Elliott, Meechy Darko et Zombie Juice et vidéo de Mario Pfeifer. Une bombe musicale ? Une explosion de violence gratuite ? Un attentat à la pudeur ? Visionné depuis plus de 3 600 000 fois sur Youtube, il est clair que ce clip ne laisse pas indifférent.

 

 

Mais qu’est-ce que Blacktivist ?

Tout d’abord, Blacktivist est avant tout une partie de l’exposition de Mario Pfeifer, présentée en 2015 à Ludlow 38 à New York avec deux autres vidéos synchronisées montrant des interviews du trio Flatbush ZOMBiES d’une part et un film documentaire montrant comment imprimer des armes en 3D et ce, sans habilitation particulière requise grâce à un accès libre  au Wiki Weapon Project.

L’ambiance est posée.

 

Alors, qu’y a t-til dans Blacktivist ?

Le clip vidéo est une accumulation du pire du pire de la culture américaine de la violence: Il rassemble toutes nos peurs: jihadisme, armes, violence, serial killers, guerre, drogue, exécutions... facettes d’une même chose: la culture de la violence et plus précisément la place des Noirs dans la culture de la violence.

Si les Noirs se sont appropriés la culture de la violence, notamment dans le rap, ils sont aussi les victimes de cette violence. Voilà ce que montre avec brio cette vidéo: les violences racistes.  Après le visionnage de cette vidéo, on ne peut alors pas s’empêcher d’y associer le mouvement #BlackLivesMatter.  Et comme pour ce mouvement, on se demande si Blacktivist est un cliché exportable. En effet, les paroles de la chanson font référence au Premier et Second Amendments américains qui garantissent la liberté d’expression, de religion et le droit de détenir une arme pour sa défense. Ce dernier droit n’est clairement pas exportable partout mais pourtant la réponse est oui. Comme le sont le rap et la culture américaine en générale2. Non pas parce qu’il se passe  les mêmes événements partout mais parce que les victimes et les bourreaux sont les mêmes partout.

 

La faute à Voltaire3 à la culture américaine ?

Les écrans rendent violents dit-on. Symbole de cette violence qui fait effraction dans nos salons, on voit les yeux de Meechy Darko maintenus écarquillés pour ingurgiter de force un flot d’images insoutenables. Mais ce ne sont pas les images qui rendent violent mais la réalité montrée par ces images.

Et force est de constater que c’est grâce à la multiplication des écrans (vidéos surveillance, body cameras, téléphones portables...) que la violence est désormais capturée sur le vif, là où elle était méprisée, voire niée,  dans du parole contre parole: la parole d’une victime de violence policière raciste contre la parole d’un policier blanc "exemplaire".

 

La parole et l’image

La parole politique est inaudible car elle s'est ridiculisée. La parole des journalistes est noyée parmi les blogs complotistes. La parole des intellectuels a disparu avec eux. La parole des victimes est renvoyée dos à dos à celle des bourreaux. La parole des victimes a tellement été bafouée et la parole des bourreaux tant sacralisée que l’image prise sur le vif est devenue la dernière arme de vérité des victimes. Tout comme la violence, la place de l'image est montée d'un cran tandis que la parole ne sert désormais plus à dénoncer mais à s’indigner. La dénonciation est désormais l’apanage de l’image et la parole n’est plus qu’un cri.

Ainsi, si pour Hannah Arentd:„"Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action", avec Blacktivist, ce sont les images prises au bon moment qui sont de l’action.

 

Malaise dans la civilisation4

Qu’en est-il de la parole des artistes ? Ici un groupe de rap et un artiste d’art contemporain. Tous deux, ensemble, s’autorisent à allier l’image à la parole à travers ce clip vidéo où tout y passe au moyen d’images d’archives, animation 3D, transitions encinématique et prises de vue chroma key landscapes.

La violence est passée au laminoir jusqu’à déchirer l’écran. Cette entreprise culturelle peut être prise au premier degré (un fourre-tout des clichés chers au rap) mais il est plus intéressant de la lire comme  une  analyse critique et activiste du malaise dans la civilisation:

« L’existence de ce penchant à l’agression, que nous pouvons ressentir en nous-mêmes et présupposer à bon droit chez autrui, est le facteur qui perturbe notre relation au prochain et oblige la culture aux efforts qu’elle déploie. Par suite de cette hostilité primaire des hommes les uns envers les autres, la société culturelle est sans cesse menacée de ruine.

La culture doit tout mettre en œuvre pour poser des barrières aux pulsions d’agressions des hommes et tenir en respect ses manifestations par des formes de réactions psychiques.

(...) Malgré tous ses efforts, cette aspiration de la culture n’a pas atteint grand-chose jusqu’ici. Elle espère prévenir les débordements les plus grossiers de la violence brutale en s’arrogeant le droit d’exercer une violence sur les criminels, mais la loi ne saurait avoir de prise sur les manifestations les plus prudentes et les plus fines de l’agression humaine. (

...) Ce faisant, il serait injuste de reprocher à la culture de vouloir exclure des activités humaines la querelle et la compétition. Sans doute sont-elles indispensables, mais l’antagonisme n’est pas nécessairement de l’hostilité, il lui sert seulement de prétexte.»4

 

Conclusion

Pour conclure, relevons les dernières paroles de la chanson: "how we grow up in a system filled with hate and oppression and where we going when our pops and moms would left ?" (Comment peut-on grandir dans un système rempli de haine et d’oppression et que va-t-on devenir quand nos parents ne seront plus là ?). Ou autrement dit, comment peut-on  combattre un système pourri sans procéder au suicide collectif simulé à la fin du clip ?

Par l’art, la culture et la spiritualité (à la fin, Dieu est une femme noire...)

____________

1 48,6 %: Source: American Community Survey, pour la période 2011-2015.

2 Les paroles et les images font références à de nombreux personnages de la culture américaine: Obama, Ice T, Charles Manson, Orange Mécanique...

3 "Je suis tombé par terre, C’est la faute à Voltaire, Le nez dans le ruisseau, C’est la faute à… Il n’acheva point. Une seconde balle du même tireur l’arrêta court. Cette fois il s’abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s’envoler." Les Misérables - chap. XV (« Gavroche dehors »), livre I de Victor Hugo.

4 Sigmund Freud, Le Malaise dans la culture (titre original: Das Unbehagen in der Kultur), V, 1930, trad. Dorian Astor, Garnier Flammarion, 2010, pp.133-134.

 

Image: www.mariopfeifer.org

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