Berlin est à nous
Berlin est à nous

"Zelle 5 – 800° Celsius: Act I", le cas Oury Jalloh dessiqué par l'artiste Mario Pfeifer

Regard sur le film de Mario Pfeifer,  Zelle 5 – 800° Celsius: Act I, 2020, 4K-video, 24 min. 

Dès le proplogue, on est plongé dans un questionnement philosophique: Puisqu’une histoire est basée sur des réalités mais aussi des inventions, quelle est la place des faits dans une histoire et quelle est la place de l’histoire dans les faits ?

 

Faits

Oury Jalloh, né en 1968 à Kabala était un demandeur d'asile sierraléonais décédé le 7 janvier 2005 dans un incendie dans une cellule de police à Dessau en Allemagne où il se trouvait seul. Ses mains et ses pieds étaient attachés à un matelas.

Deux procès, en 2007 et 2010 ont mené à la relaxe des deux officiers de police qui étaient accusés d'homicide involontaire. L'affaire a provoqué l'indignation nationale et internationale.

 

Objet

Que s’est-il passé le 7 janvier 2005, dans la cellule n°5 du poste de police de Dessau-Roßlau ?

L’artiste berlinois Mario Pfeifer consacre un film documentaire sur ce drame par l’angle de l’expertise judiciaire. Dans ce film intitulé "Zelle 5 – 800° Celsius: Act I" (Cellule 5 – 800° Celsius: Acte I), issu de l’exposition "What must not be, cannot be", presentée du 1er mai au 12 juin 2021 à la galerie KOW, Mario Pfeifer combat le feu par le feu en révélant les rapports d’expertise dans leur absurde brutalité.

 

Analyse

Peut-on rendre compte de faits sans narration ?

Cette œuvre montre comment il est possible d’extraire des faits d’une histoire mais qu’il est impossible de relater des faits sans narration malgré les tentatives presque absurdes du système judiciaire de parvenir à cette utopie. "Les faits, rien que les faits" dit-on mais en tentant cela, c’est le système judiciaire lui-même qui devient le sujet d’une histoire dans laquelle on raconte l’insupportable volonté de ne parler que de faits. Ce film ne raconte pas la quête de vérité du système judiciaire pour comprendre un drame mais l’échec du système judiciaire à vouloir expliquer un drame par les faits.

Si l’expertise scientifique est au cœur de cette narration, c’est parce qu’elle est le moyen par lequel le système judiciaire s’évertue à rendre compte de ce drame en se défendant de toute narration.

Dans cette œuvre, M. Pfeifer pose la question: Les faits parlent-ils d’eux-mêmes ?

Ainsi, pour le système judiciaire, un fait est la donnée de l'expérience (prélèvements, anaylses ADN...) mais l’œuvre de M. Pfeifer démontre qu’un fait est une donnée construite malgré tous les efforts du système à déconstruire le drame.

On se trouve ici face au problème de la raison: la raison relève-t-elle absolument de la connaissance scientifique ?

M. Pfeifer apporte une réponse d’artiste: L’art est une façon de combattre l’absurdité du système sur son propre terrain en utilisant ce que la science a de plus noble: l’esprit critique.

Ainsi, le film démontre comment l’esprit critique est la seule réponse valable à l’hyperfactualisation. L’esprit critique s’exerce avec brio dans ce film où l’on perçoit comment les éléments du drame, de l’expertise et du film s’affrontent avec la rigueur d’une dessiccation1: Enlèvement de l’hyperfactualisation contenue dans le drame, à l'aide de l’esprit critique.

Dans cette œuvre de narration en gigogne, on voit comment l’expertise "raconte" le drame et comment le film relate l’expertise en ne s’appuyant que sur le factuel:

• Ainsi, Oury Jalloh qui a été la proie du feu est la proie des experts comme le film nous montre le briquet rouge en proie aux flammes.

• Une voix narre le drame autant du point de vue des experts en lisant les dossiers d’expertise que du point de vue de l’œuvre par le choix d’une voix off.

• Le briquet maintes fois manipulé pour une expertise qui ne parvient pas à déterminer qui l’a manipulé est manipulé dans le film par une main symbolique et gantée.

Ce ne sont pas les experts qui sont ici mis en cause, c’est le système qui met l’expertise au-dessus de tout. Ici, il a failli.

L’esprit critique n’est pas dans le discours de ce film, il est provoqué chez celui qui le regarde.

On peut dire qu’Oury Jalloh est mort deux fois; le 7 janvier 2005, dans la cellule n°5 du poste de police de Dessau-Roßlau et par la faillite du système judiciaire à raconter au-delà des faits.

Avec "Zelle 5 – 800° Celsius: Act I", M. Pfeifer exhume les relents du racisme institutionnel sans jamais prononcer ce terme car le racisme a une histoire qu’une expertise de briquet carbonisé ne peut pas raconter. Le racisme est une histoire, celle d’Oury Jalloh.

 

1) Dessiccation: Enlèvement de l'eau contenue dans une substance, à l'aide de la chaleur, du vide ou d'une matière hygroscopique. (Dictionnaire Larousse)

 

Image: Capture de la vidéo Mario Pfeifer, Zelle 5 – 800° Celsius: Act I, 2020

 

Partager sur Facebook Bouton twt Commentaires Plus de news 2 
   

Activisme Tragédies Prise de parole Culture Criminalité Mort Réparation Art

 

 

Newsletter